CRI : Construire, Raconter, Incarner
Avant les mots, il y a eu le cri. Retrouver ce qu'il avait d'origine — une intention claire et un vrai impact — sans jamais revenir à une communication primitive.
Avant les mots, il y a eu le cri. C'est probablement notre toute première manière de nous exprimer. Un bébé ne sait pas parler, mais il se fait comprendre très vite : il crie parce qu'il a faim, parce qu'il a peur, parce qu'il a besoin qu'on vienne le chercher. Pas de vocabulaire, pas de syntaxe, aucune technique. Et pourtant le message passe.
Puis les mots sont arrivés. On a pu nommer les choses, préciser ce qu'on ressentait. Les mots se sont assemblés en phrases, les phrases en discours, et depuis on n'a jamais arrêté de perfectionner notre façon de communiquer : expliquer, argumenter, convaincre, nuancer, présenter des idées complexes.
Tout ça est utile, évidemment. Mais je pense qu'à chaque étape, on a aussi perdu quelque chose en route. De l'impact.
Le cri était pauvre en information mais riche en intention. Quand quelqu'un crie, personne ne se demande s'il a quelque chose à dire — on le sait. Aujourd'hui c'est parfois l'inverse : on peut tenir dix minutes, quinze slides, des chiffres, des arguments bien ficelés, et laisser la salle avec cette question dans la tête : "Oui... mais au fond, il voulait dire quoi ?"
C'est assez paradoxal, non ? On n'a jamais eu autant d'outils pour communiquer, et on n'a jamais autant galéré à capter l'attention.
C'est de là qu'est né le CRI. Construire, Raconter, Incarner. Pas pour revenir à une communication primitive, et surtout pas pour parler plus fort. Juste pour qu'une prise de parole garde ce que le cri avait d'origine : une intention claire, et la capacité de provoquer une vraie réaction chez celui qui écoute.
Construire
Quand on maîtrise son sujet, on croit que le plus dur est derrière soi. En réalité c'est souvent là que ça commence à déraper — justement parce qu'on connaît trop de choses. On veut donner le contexte, expliquer les détails, apporter les nuances, anticiper les objections... et on finit par tout caser.
Le problème, c'est que quand tout est important, plus rien ne ressort vraiment.
Construire son message, c'est d'abord faire des choix. Qu'est-ce que je veux vraiment dire ? Qu'est-ce que les gens doivent retenir une fois sortis de la salle ? Et surtout : qu'est-ce que j'attends d'eux après m'avoir écouté ? Une décision, une prise de conscience, une action, un changement de regard ?
Ça paraît évident, dit comme ça. Pourtant c'est presque toujours oublié : on prépare le contenu de sa prise de parole avant de préparer son intention.
Raconter
Le message est clair — reste à donner envie de l'écouter. Et là, les faits et les arguments ne suffisent pas toujours. On comprend beaucoup plus facilement une idée quand elle est reliée à une situation concrète.
Prenez deux façons de dire la même chose. Vous pouvez expliquer qu'un problème de communication entre deux services fait perdre en efficacité. Ou vous pouvez raconter ce qui s'est passé mardi matin, quand un client a reçu deux réponses différentes de deux personnes de la boîte.
Le fond est identique. Mais la deuxième version donne quelque chose à voir — c'est ce que permet le récit.
Pas besoin d'inventer une histoire extraordinaire ou de transformer une réunion en spectacle. Raconter, c'est souvent juste remettre du réel dans ce qu'on dit : une situation, quelqu'un qui rencontre un problème, une décision à prendre, une conséquence. D'un coup, l'idée devient moins abstraite. Et donc beaucoup plus facile à suivre.
Incarner
Reste la personne qui prend la parole — et c'est sans doute la partie qu'on néglige le plus en préparant une présentation. On travaille le contenu, on retouche les slides, on choisit les mots... mais au moment de parler, c'est une personne que les autres regardent. Sa voix, son regard, son rythme, ses silences, sa façon d'être là.
On peut avoir un message excellent et l'affaiblir complètement en le récitant. À l'inverse, une phrase toute simple peut avoir énormément de force si elle est vraiment portée.
Incarner ne veut pas dire jouer un rôle — je dirais même l'inverse. C'est arrêter de chercher à avoir l'air de quelqu'un qui fait une bonne présentation, et revenir à ce qu'on essaie réellement de faire passer.
"Le but n'est pas de transmettre de l'information. C'est de produire quelque chose chez celui qui écoute."
Retrouver ce qu'on a perdu en route
Je ne crois pas qu'il faille revenir au cri. Les mots nous permettent d'être précis, les phrases de développer une pensée, les discours de défendre des idées complexes. Mais en apprenant à parler de mieux en mieux, on a peut-être fini par oublier pourquoi on parlait.
Le but n'est pas de transmettre de l'information. C'est de produire quelque chose chez celui qui écoute. Une compréhension, une envie, un doute, une décision. Parfois juste l'envie de continuer à écouter.
Le CRI, c'est ma façon de travailler cette question : construire vraiment le message, trouver comment le raconter, puis travailler la manière dont on le porte.
Ce n'est pas une recette pour devenir un grand orateur. C'est surtout une façon d'éviter qu'un message important se perde dans une prise de parole parfaitement correcte.
Parce qu'au fond, depuis notre premier cri, le problème n'a pas vraiment changé : on parle parce qu'on veut que quelque chose passe de nous vers quelqu'un d'autre.
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